Avant de commencer, une mise au point. Ce conseil — « choisis une niche, une seule » — n'a pas d'auteur unique. Il traîne dans les podcasts, les livres de productivité, les boucles LinkedIn. Je ne m'attaque à personne en particulier. Ce qui suit est ma lecture à moi, après quinze ans à accompagner des candidats qui l'ont suivi à la lettre — et après avoir choisi, moi, de construire cinq activités en même temps. C'est dit.
« Choisis une niche. Une seule. Tout le reste est dispersion. » Tu as entendu ça cent fois. Moi, je construis cinq activités en parallèle. Et je n'ai jamais été aussi serein.
Pas parce que je serais hyperactif. Pas parce que je n'arrive pas à me décider. Parce que j'ai regardé ce conseil vieillir — et il vieillit mal.
Un conseil taillé pour un monde qui n'existe plus
Le conseil du focus est né dans un monde où une compétence suffisait pour trente ans. Tu choisissais ton métier à vingt ans, tu le perfectionnais, et le monde restait assez stable pour que ça paie jusqu'à la retraite.
Ce monde est parti.
Les métiers se réinventent en quelques années. L'IA exécute aujourd'hui ce qu'un spécialiste mettait dix ans à maîtriser. Et le contrat implicite — « spécialise-toi, on s'occupe du reste » — n'est plus signé par personne. J'en ai parlé ici même à propos des plus de 50 ans : le paradoxe suisse.
Le conseil du focus n'a pas disparu. Il est juste devenu dangereux. Voyons pourquoi, faille par faille.
Faille n°1 — Le panier à un seul œuf
« Une seule niche », ça veut dire une chose très concrète : un seul type de client, un seul secteur, parfois un seul employeur. Tout ton revenu qui dépend d'une seule source.
C'est un panier avec un œuf dedans.
Tu le soignes, tu deviens le meilleur pour CE client-là, CE secteur-là. Et le jour où ce marché se retourne — un client qui part, un secteur qui se digitalise, un employeur qui restructure — il ne te reste rien. Un œuf, ça ne se répare pas.
Je vois ça tous les jours sur le terrain. Des gens brillants, compétents, qui ont bâti quinze ans de carrière sur un seul employeur, un seul secteur. Quand la ligne bouge, ils n'ont pas de second marché où atterrir — juste une expertise que, dans ce coin-là, plus personne ne cherche.
Personne ne t'a dit ça quand on t'a conseillé de « choisir ta niche ». On t'a vendu la clarté. On t'a offert un panier.
Faille n°2 — Le goban et l'influence
Le jeu de Go a 4 500 ans. Il se joue sur un plateau, avec des pierres noires et blanches. Et il contredit le conseil du focus depuis 4 500 ans.
Un joueur débutant veut tout de suite du territoire : il pose ses pierres au même endroit, il défend son coin. Le joueur expérimenté fait l'inverse. Il ouvre la partie en posant des pierres sur tout le plateau — le fuseki — sans savoir encore ce que chacune deviendra. Il construit de l'influence avant de construire du territoire.
Pourquoi ? Parce que l'influence, ça s'étend. Le territoire, ça se défend. Et celui qui a passé l'ouverture à défendre un seul coin découvre, au milieu de partie, qu'il a perdu le plateau.
Ta carrière, c'est le plateau. Chaque marché que tu touches, chaque public que tu sers, c'est une pierre. Et le « focus » qu'on te vend, c'est l'ouverture du débutant : toutes tes pierres au même endroit, sur un seul client, en espérant que personne ne touche à ce coin-là.
La partie, elle, continue partout autour.
L'influence, ça s'étend. Le territoire, ça se défend. Celui qui a passé l'ouverture à défendre un seul coin a déjà perdu le plateau.
Faille n°3 — La brigade ne cuisine pas un plat à la fois
Dernier exemple, et il est personnel.
J'ai fait la cuisine. J'ai tenu des services. Et dans une brigade, personne ne te dit « concentre-toi sur une seule chose ».
Le chef ne cuisine pas un plat à la fois. Il orchestre plusieurs postes simultanément : les sauces, le grill, les légumes, les desserts. Chaque poste a son rythme, sa métrique, son responsable. Et au moment du service, tout se rejoint dans la même assiette.
Celui qui ne sait tenir qu'un poste ne tient pas un service. Il s'effondre dès que le rythme s'accélère.
L'éparpillement du chef, ça s'appelle une brigade. Et la dispersion de l'entrepreneur, ça s'appelle un écosystème.
À moins que… ce soit le contraire ?
Retournons la phrase.
Et si « se concentrer » était la stratégie risquée ? Et si le multi-front était la stratégie prudente ?
Réfléchis une seconde. Qu'est-ce qui est vraiment risqué, aujourd'hui ? Miser toute ta valeur sur un seul marché — un client, un secteur, un employeur ? Ou avoir trois fronts qui s'alimentent, dont aucun ne peut te mettre par terre tout seul ?
La prudence a changé de camp. Le monde a changé de règles en cours de partie — et ceux qui n'ont posé qu'une pierre n'ont plus rien à jouer.
Ce que le multi-front n'est pas
Attention. Je ne vends pas l'éparpillement.
Faire cinq choses en même temps dans la même heure, sans lien entre elles, sans métrique, sans rythme — ça, c'est de l'agitation. Ce n'est pas une stratégie, c'est une fuite.
Le multi-front volontaire obéit à trois règles :
1. Les fronts s'alimentent. Chaque activité nourrit au moins une autre. Si un front ne connecte plus rien, il faut le questionner.
2. Un rythme par front. Certains mûrissent en six mois, d'autres en trois ans. On ne les traite pas pareil.
3. Une métrique par front. Tu sais, pour chacun, ce que « ça avance » veut dire.
Sans ces trois règles, c'est de la dispersion. Avec, c'est de l'orchestration.
Alors, qu'est-ce qu'on fait ?
En attendant que le dogme du focus se démode, voici ce que tu peux faire, cette semaine :
1. Fais l'inventaire de ce que tu sais vraiment faire. Pas ton poste — tes compétences réelles, celles que tu as accumulées sans même y penser. Tu en as presque certainement plus que tu ne le crois.
2. Trouve le fil qui relie deux d'entre elles. Le croisement est toujours plus rare que la spécialité — et c'est souvent là qu'un marché entier reste vide. Hypnose + IA, cuisine + management, droit + data : c'est à l'intersection que ça se passe.
3. Choisis deux ou trois pierres, pas une, pas sept. Des marchés, des publics, des activités qui s'alimentent mutuellement. Donne à chacun sa métrique et son rythme — en acceptant que les récoltes ne tombent pas le même mois.
Le conseil « concentre-toi » date d'un monde où les règles ne bougeaient pas. Aujourd'hui, la partie change en cours de route.
Et celui qui a des pierres sur tout le plateau peut toujours répondre.
Sources : Le jeu de Go — Wikipédia · Fuseki, l'ouverture du Go — Wikipédia · Emilie Wapnick — « Why some of us don't have one true calling » (TED, analyse)
Patrick Beiner est Master Coach NLP et hypnopraticien NGH, fondateur de SeedJobs. Il écrit sur l'intersection entre technologie, travail et réinsertion — sans bullshit, avec des pieds dans le réel suisse.