Avant de commencer, une mise au point. Ce que Trump a annoncé cette semaine, c'est que l'État américain pourrait prendre une participation (equity) ou un pourcentage des bénéfices dans les grandes entreprises d'IA. Il n'a pas parlé de revenu de base, ni de distribution aux citoyens. Le lien que je fais ici entre son annonce et un revenu universel est ma lecture personnelle. C'est ce que je vois, moi, comme une piste à explorer. Pas ce que Trump a promis. C'est dit.

Cette semaine, Donald Trump a annoncé que les États-Unis envisagent de prendre des parts dans les plus grandes entreprises d'intelligence artificielle. OpenAI en tête, et peut-être d'autres.

L'idée qu'il met sur la table, rapportée cette semaine par CNBC, Bloomberg et le Washington Post : l'État pourrait prendre 10, 20, voire 30 % des parts — devenir, selon ses mots, « un partenaire de ces entreprises », presque « un partenariat avec le public américain ».

Rien de plus. Pas de promesse de redistribution. Pas de revenu de base. Juste l'idée que l'État américain mérite une part du gâteau.

Mais moi, en lisant cette annonce, je me suis dit : et si on poussait l'idée plus loin ? Et si cette part de l'État servait à financer un revenu pour ceux que la machine laisse sur le bord de la route ?

C'est une vision personnelle, je le reconnais. Mais c'est aussi une question qu'on va devoir se poser — chez nous aussi, en Suisse. Alors posons-la maintenant.

Imagine un panier de cent œufs

On va prendre une image simple. Le marché de l'IA aujourd'hui, c'est un panier de cent œufs.

Il y a des œufs en or — les entreprises comme OpenAI, Anthropic, DeepMind. Elles valent des milliards, elles fascinent le monde. Il y a des œufs cassés — des startups qui brûlent du cash, sans modèle économique, qui survivent parce que les investisseurs continuent d'y croire. Et il y a des œufs pourris — ces boîtes qui vendent de l'IA sans vraiment en faire, qui promettent monts et merveilles et qui s'effondreront dans deux ans.

Le plan de Trump, c'est de dire : « Je prends quelques œufs en or, et ça rapporte au pays. »

Ma lecture à moi : « Si tu prends ces œufs, est-ce que tu peux les distribuer à ceux qui n'ont plus de panier du tout ? »

Le problème, c'est qu'on ne sait pas encore quels œufs sont vraiment en or, combien de temps ils le resteront — et surtout si la recette de la vente suffira à nourrir tout le monde.

Le rêve que j'y vois : un revenu de base pour tous

Imagine. L'État américain prend 10 % des parts d'OpenAI, et de quelques autres labos. Les dividendes sont versés chaque année dans un fonds. Et ce fonds distribue un revenu à chaque citoyen.

Ça existe déjà, ce modèle. C'est le Fonds permanent de l'Alaska : chaque année, les revenus du pétrole sont redistribués aux habitants. Un chèque, sans condition. Ici, ce serait la même chose, mais avec l'IA à la place du pétrole.

Et ce n'est pas qu'une idée de coach valaisan : OpenAI elle-même a proposé en avril un « Public Wealth Fund » censé permettre aux citoyens de toucher une part de la valeur créée par l'IA. Le gouvernement américain, lui, a déjà pris 10 % du fabricant de puces Intel. Le précédent existe.

Certains y pensent déjà. Le sénateur Bernie Sanders a suggéré que la participation de l'État pourrait financer un revenu de base ou un trust public de l'IA. Le chroniqueur de Forbes Rich Karlgaard a même inventé le terme « Universal Basic Capital » — le capital de base universel — pour décrire cette idée.

Quand des gens de droite et de gauche en parlent en même temps, c'est qu'il y a quelque chose à creuser.

Mais entre le rêve et la réalité, il y a six failles. Et il vaut mieux les voir maintenant qu'après.

Faille n°1 — Un État actionnaire, c'est un État juge et partie

Le marché du travail suisse est libéral. L'État n'est pas propriétaire des entreprises, il n'est pas « garant de l'emploi ». Son rôle, c'est de fixer les règles du jeu : la loi sur le travail (durée, sécurité, santé), la loi sur l'assurance-chômage (LACI), le cadre des conventions collectives. Et de former : la Confédération et les cantons investissent massivement dans la formation professionnelle, les écoles supérieures, les HES, les universités.

Maintenant, imagine que cet État prenne 20 % de Nestlé. Nestlé automatise une usine en Valais, licencie 300 personnes. L'État, en tant qu'actionnaire, empoche ses dividendes. C'est bon pour la rentabilité, donc pour ses finances.

Mais les mêmes personnes licenciées tombent dans le filet que cet État a lui-même tissé : l'assurance-chômage (LACI), les mesures de réinsertion, les formations de reconversion. Tout ça est financé par les cotisations sociales et les contributions publiques — des ressources que l'État prélève et qu'il gère via les ORP, le SECO, les offices cantonaux.

Il gagne d'un côté (dividendes), il paie de l'autre (chômage, reconversions). Et au final, c'est le contribuable qui trinque deux fois.

À moins que… ce soit le contraire qui se produise ?

Parce que si on pousse la logique jusqu'au bout, une autre voie apparaît. Si l'IA supprime des emplois, les recettes des assurances sociales diminuent mécaniquement — moins de salaires versés, moins de cotisations AVS, AI, APG, AC. L'équation se tend.

Mais si l'État perçoit des dividendes des entreprises d'IA, ces recettes pourraient être affectées directement au financement des assurances sociales — et permettre de réduire les taux de cotisations pour les travailleurs et les employeurs.

Concrètement : les cotisations AVS+AI+APG+AC représentent aujourd'hui environ 12,8 % du salaire brut (6,4 % employeur, 6,4 % employé). Si les dividendes de l'IA viennent abonder les caisses, on pourrait baisser ces taux. Moins de charges sociales, c'est plus de salaire net pour le travailleur, et un coût du travail réduit pour l'employeur.

Ce n'est plus un revenu de base universel — c'est une réduction du coût du travail financée par l'automatisation. Une version suisse, pragmatique, qui ne passe pas par la distribution d'un chèque à tout le monde mais par l'allègement de ce qui pèse sur chaque salaire.

Est-ce que ça tient ? Oui, sur le principe. Mais le volume compte : pour une baisse significative des taux, il faudrait des milliards par an. Et on n'en est pas là.

Mais le vrai problème est ailleurs. Si l'État devient actionnaire des géants de l'IA, qui fixe les règles ? Est-ce qu'il va assouplir la loi sur le travail pour maximiser ses dividendes ? Est-ce qu'il va laisser les entreprises qu'il possède contourner les conventions collectives ? Est-ce qu'il va continuer à financer des formations pour des métiers que ces mêmes entreprises sont en train d'automatiser ?

C'est comme si l'arbitre de foot achetait des parts dans une équipe, puis décidait des règles du jeu.

À un moment, tu ne sais plus qui joue, qui arbitre, et qui paie les dégâts.

Faille n°2 — Sur cent œufs d'or, t'as surtout des œufs en carton

Le problème avec les valorisations des entreprises d'IA, c'est que c'est de la valeur virtuelle. Une entreprise est valorisée 100 milliards parce que des investisseurs ont misé dessus. Mais en vrai, OpenAI n'est pas encore rentable — selon HSBC, elle le sera à peine en 2030, et il lui faudra encore 200 milliards de dollars d'ici là. Anthropic n'a été rentable pour la première fois qu'au deuxième trimestre 2026. Avant ça, elle brûlait du cash comme les autres.

Alors si l'État prend 10 % d'une entreprise qui ne fait pas de bénéfices, qu'est-ce qu'il récolte ? Des promesses. Pas des dividendes.

Pour financer un revenu de base pour 330 millions d'Américains, il faudrait des sommes colossales. Même en prenant 100 % de tous les bénéfices de l'IA, on n'arriverait qu'à une fraction de ce qu'il faudrait.

C'est comme si tu voulais nourrir tout un village avec un seul œuf. Même s'il est en or, tu ne fais pas une omelette pour tout le monde.

Faille n°3 — D'ici que le projet aboutisse, la soupe est froide

Imaginons que le plan soit approuvé demain par le Congrès américain. Ce qui est déjà très optimiste. Il faudra :

  • Une loi (des mois, voire des années de débats)
  • Une évaluation des entreprises (chaque avocat, chaque banquier va vouloir sa part)
  • Une structure de participation (un fonds souverain ? Un trust ?)
  • Des contentieux (les actionnaires actuels attaqueront)

Bref, si tout va bien, dans 5 à 10 ans, les premiers dividendes tombent.

Pendant ce temps, Chopard supprime 28 postes dans le Val-de-Travers. Une semaine plus tôt, c'était 50 postes dans une banque. Et la semaine prochaine, ce sera autre chose. L'automatisation ne prend pas de pause pour laisser le temps aux politiques de s'organiser.

Tu veux vraiment attendre 10 ans un chèque qui viendra peut-être ?

Faille n°4 — Les poules pondent mieux quand le renard n'est pas dans le poulailler

C'est une vérité que le monde de la finance connaît bien : l'investissement a horreur de l'incertitude politique. Si l'État américain devient actionnaire des géants de l'IA, les investisseurs privés vont réfléchir à deux fois.

« Est-ce que je veux que Washington soit autour de la table quand on décide du budget ? »

Certains iront investir ailleurs. En Chine, à Dubaï, dans la prochaine révolution technologique. Et si les investisseurs privés se retirent, les entreprises d'IA perdent leur principal carburant.

C'est le paradoxe : en voulant prendre une part du gâteau, l'État risque de faire fuir ceux qui préparent la pâte.

Faille n°5 — Un petit chèque, c'est un somnifère, pas un projet de vie

C'est la faille la plus subtile, et peut-être la plus dangereuse.

Imaginons que le plan marche. Tout le monde reçoit 50 dollars par mois. Pas de quoi vivre, pas de quoi se former, pas de quoi changer de métier. Mais juste assez pour ne pas manifester.

Ça s'appelle la société du ticket-restaurant. On te donne de quoi survivre, pas de quoi vivre. Ton métier a disparu, ta dignité professionnelle s'est envolée, et tu passes tes journées à attendre le prochain versement automatique.

Un revenu de base qui n'est pas accompagné d'un projet de transition — formation, accompagnement, réorientation — ce n'est pas une libération. C'est un pansement sur une fracture ouverte.

Faille n°6 — Tous les œufs qui brillent ne sont pas en or

Des centaines de startups, aujourd'hui, se présentent comme des entreprises d'IA. Beaucoup ne sont que du marketing. Elles collent « AI-powered » sur un vieux logiciel et espèrent que ça passe.

Dans deux ou trois ans, la moitié auront disparu. Si l'État a pris des parts dans ces boîtes-là, l'argent du contribuable sera parti en fumée.

C'est le risque de tout fonds d'investissement public : on peut miser sur ce qui brille sans savoir ce qui résistera au temps.

Alors, est-ce que je jette l'idée à la poubelle ?

Non. Pas du tout.

Ce que je retiens de tout ça, c'est une chose : le débat est ouvert. Pour la première fois, un président américain pose officiellement la question de savoir si l'État doit récupérer une partie de la valeur créée par l'IA.

Et ce débat, il va traverser l'Atlantique. Il arrivera en Europe, en Suisse, dans nos cantons. Peut-être pas sous la forme d'un « revenu de base financé par l'equity IA » — mais sous la forme d'une question plus profonde : qui profite de la transformation numérique ?

Alors, en attendant que les politiques s'organisent (et ça peut prendre du temps — beaucoup de temps), qu'est-ce qu'on fait, nous, ici et maintenant ?

Trois choses qui sont dans ta main, pas dans celle de Trump

1. Faire l'inventaire de ce qui se transporte

Prends une feuille. Note ce que tu sais faire vraiment. Pas ton titre de poste — tes compétences réelles. Gérer des conflits, organiser des plannings, convaincre des clients, analyser des données.

Maintenant, barre ce qu'une IA fait déjà à 80 %. Ce qui reste, c'est ta valeur incompressible. C'est ce que tu emporteras d'un métier à l'autre, quoi qu'il arrive.

2. Apprendre l'IA comme on apprenait l'anglais en 1995

En 1995, ceux qui parlaient anglais avaient un coup d'avance sur le marché du travail. En 2026, c'est pareil avec l'IA.

Tu n'as pas besoin de devenir développeur. Mais tu dois savoir ce que l'IA peut faire dans ton domaine. Une heure par jour. Teste un outil. Regarde ce qu'il rate. Comprends ce qu'il ne remplace pas. C'est là que se niche ta prochaine valeur ajoutée.

Si tu es chercheur d'emploi, un outil comme SeedJobs est fait pour ça. Iris clarifie ce que tu veux vraiment. Marcus t'aide à repenser ton CV. Léa débusque les opportunités du marché caché, celles qui ne passent pas par les annonces. Six agents IA qui ne remplacent pas ton conseiller — ils le rendent dix fois plus efficace. Et côté dispositifs cantonaux de réinsertion, La Trajectoire pousse la même logique avec les ORP.

3. Ne pas attendre le grand soir

Le revenu de base, l'equity de l'État, les promesses de redistribution — tout ça viendra peut-être un jour. Mais ce jour n'est pas aujourd'hui. Et ce n'est pas en attendant un chèque de Washington que tu vas traverser la transition.

La transition que tu vis — perte d'emploi, reconversion, création d'activité — c'est ton terrain d'entraînement. Chaque compétence que tu ajoutes aujourd'hui, chaque réseau que tu actives, chaque outil que tu maîtrises, c'est un pas de plus vers l'autonomie.

Le vrai partage de la valeur n'est pas celui que Trump va décréter à Washington.

C'est celui que tu construis en passant du côté de ceux qui utilisent l'IA, au lieu de la subir.

Patrick Beiner est Master Coach NLP et hypnopraticien NGH, spécialisé dans la réinsertion professionnelle depuis plus de 15 ans à Monthey, en Valais. Il accompagne les personnes et les entreprises dans les transitions de carrière, et a développé le modèle I.C.A.R.E. et la plateforme SeedJobs pour rendre le coaching de transition accessible à tous.

Voir aussi : Chopard supprime, Anthropic s'inquiète, l'IA chute : trois signaux pour une même semaine (8 juin 2026).

Sources & notes. Ce que Trump a dit (cette semaine) : Washington Post (5 juin 2026) · CNBC (5 juin 2026) · Bloomberg (5 juin 2026) · TechCrunch (6 juin 2026). Trump évoque un État qui « devient un partenaire » des entreprises, « presque un partenariat avec le public américain » ; il n'a pas parlé de revenu de base. Ce que d'autres disent : le sénateur Bernie Sanders a proposé cette semaine une taxe-actions de 50 % sur les géants de l'IA ; le chroniqueur de Forbes Rich Karlgaard parle d'« Universal Basic Capital » (cf. TechTimes, 7 juin 2026, sur la convergence droite-gauche). À noter : OpenAI a elle-même proposé en avril un « Public Wealth Fund » pour faire profiter les citoyens de la valeur de l'IA ; le gouvernement a déjà pris 10 % d'Intel ; Anthropic, en revanche, n'est pas en discussion pour céder de l'equity. Le lien entre ces annonces et un revenu universel est une lecture personnelle de l'auteur.