Le 14 juin, la Suisse vote sur les dix millions. Logements trop chers, trains bondés, hôpitaux sous pression d'un côté. Pénurie de main-d'œuvre, bilatérales en danger, vieillissement accéléré de l'autre.

Les deux camps ont raison sur leurs chiffres. Et les deux camps évitent soigneusement la même question.

Pendant qu'on débat du nombre de personnes qui vivent ici, une ville en Chine produit en série ce qui va transformer le marché du travail suisse bien plus profondément que n'importe quel flux migratoire. Pas dans trente ans. Dans neuf.

Shenzhen, laboratoire du futur proche

Shenzhen, c'est plus de 70 000 entreprises de robotique dans une seule ville. En juillet 2025, la ville inaugurait un magasin entièrement géré par des robots de service — aucun personnel humain. Au MWC 2026 de Barcelone, China Mobile présentait un restaurant opéré par des humanoïdes en collaboration autonome. Les modèles d'entrée de gamme sont déjà commandables en ligne pour autour de 15 000 euros.

La trajectoire des analystes est convergente : expansion vers l'hôtellerie, la santé et le commerce dès 2028-2030, démocratisation à partir de 2035. Les EMS, les restaurants, la logistique, les soins à domicile — exactement les secteurs que le débat du 14 juin cite comme « dépendants de l'immigration » — sont précisément ceux que cette industrie cible en priorité. L'assistance aux personnes âgées est identifiée par les roboticiens de Shenzhen comme la demande massive qu'ils anticipent en Europe.

Ce que les deux camps n'ont pas prévu

Le OUI limite les flux humains dans des secteurs que les robots vont occuper dans une décennie. En contraignant les entreprises, il pourrait paradoxalement accélérer leur automatisation — par nécessité plutôt que par choix. Ce n'est pas ce que ses partisans veulent. C'est pourtant la dynamique probable.

Le NON a un argument solide à court terme : le modèle AVS repose sur la répartition, les actifs d'aujourd'hui financent les retraités d'aujourd'hui, moins de cotisants signifie des retraites sous pression. C'est arithmétiquement juste — aujourd'hui. Mais si l'automatisation contracte le besoin de travail humain dans les services d'ici 2030-2035, les flux migratoires économiques s'autorégulent. Les gens viennent là où il y a du travail. Et les robots ne cotisent pas à l'AVS.

Les deux camps gèrent 2026 avec les outils de 2010.

Ce que les chiffres disent déjà

En Suisse, les offres d'emploi administratives ont chuté de 17,4 % par an entre 2023 et 2025. Les offres pour les métiers ICT qualifiés ont reculé de 31 % au premier semestre 2025. Selon le WEF, 39 % des compétences professionnelles actuelles seront transformées ou obsolètes d'ici 2030.

Le marché ne se prépare pas à changer. Il est en train de changer.

Le vrai problème du contrat social

Un EMS qui fonctionne avec des humanoïdes génère toujours de la valeur — les résidents paient leurs prestations, l'entreprise prospère. Mais les cotisations sociales qui finançaient leur protection ont disparu avec les salaires. Le service existe. La richesse existe. La redistribution s'est évaporée.

Rien n'est gratuit. Ce que les robots produisent a un prix, quelqu'un le paie, quelqu'un le capte. La question est : qui redistribue quoi, et comment ?

Le revenu de base inconditionnel — la conversation que la Suisse a esquivée

En 2016, la Suisse a voté sur le revenu de base inconditionnel et l'a refusé à 76,9 %. Le contexte a changé depuis. Pas lentement — radicalement.

La proposition que je porte n'est pas celle d'un revenu confortable qui décourage l'initiative. C'est un RBI calibré sur ce que verse l'AVS aujourd'hui — assez pour survivre, pas assez pour s'arrêter.

Un filet, pas un hamac.

Dans ce modèle, les personnes morales — entreprises qui capturent la valeur produite par leurs robots sans distribuer de salaires — contribuent à financer ce plancher via leur fiscalité. Ce serait un renversement de la logique fiscale suisse des trente dernières années. Difficile politiquement. Inévitable arithmétiquement.

Et ce RBI change quelque chose de fondamental dans la psychologie de la transition : une personne qui n'a pas peur du vide peut sauter. Elle peut tester, créer, se réinventer — sans que la peur de ne plus manger lui paralyse le jugement. Ceux qui ne trouvent pas d'emploi sont obligés d'en inventer un. Le filet ne remplace pas l'obligation de produire. Il sécurise le mouvement.

Imaginez une graine. Dans un sol sec et dur, elle reste dormante — pas par manque de vie, par manque de conditions. Donnez-lui juste assez d'eau pour germer, et l'obligation de pousser fait le reste. C'est ça, l'idée.

L'éducation : le chantier le plus urgent

Tout cela suppose une école différente. Pas celle qui forme des gens pour des emplois qui existent aujourd'hui, mais celle qui cultive ce que les robots ne font pas : la singularité, la créativité, la capacité à relier des idées que personne n'avait pensé à connecter.

Le modèle danois fait ça — pas en laissant les enfants faire ce qu'ils veulent, mais en étant attentif à ce que chaque jeune porte naturellement avant de lui imposer une trajectoire standardisée. Dans un monde où la production répétitive appartient aux machines, la valeur humaine, c'est précisément ce qui ne se reproduit pas en série.

Ce changement est probablement trop lent pour la vitesse à laquelle la transition arrive. La Chine forme des ingénieurs en robotique par dizaines de milliers. La Suisse continue de préparer des gens pour des emplois d'hier. Ce n'est pas un reproche — c'est une urgence que les institutions n'ont pas encore vraiment intégrée.

Le coaching de transition : une infrastructure, pas un luxe

Je travaille depuis plus de quinze ans à réinsérer des personnes dans l'emploi — plus de 500 accompagnées, plus de 150 placées. Ce que je vois arriver, ce n'est pas une crise conjoncturelle. C'est une transformation structurelle et permanente d'une partie du travail humain.

Ce que le SECO et les ORP vont devoir faire différemment, c'est accompagner des personnes qui ne perdent pas leur poste parce que l'économie ralentit, mais parce que leur métier n'existe plus. Ce n'est pas une mise à jour de CV. C'est une reconstruction identitaire.

C'est pour ça que les outils que j'ai développés — le modèle I.C.A.R.E., le programme REBOUND, la plateforme SeedJobs — trouvent leur sens précisément maintenant. Pas comme produits commerciaux, mais comme réponse à une question que la société va devoir poser à grande échelle : comment on aide quelqu'un à traverser la perte d'un rôle qui n'existera plus, et à construire quelque chose de nouveau avec ce qu'il est vraiment ?

Le coaching de transition n'est plus un luxe de cadre supérieur. Si la transition arrive pour tous, l'accompagnement doit être accessible à tous.

La vraie question avant de voter

Ni le OUI ni le NON ne répondent à ce qui arrive. L'un gère la densité. L'autre préserve les flux. Aucun ne prépare la Suisse à une transformation du travail qui se joue indépendamment du résultat du 14 juin.

La question n'est pas combien de personnes vivent en Suisse. La question est : quel type de société voulons-nous être quand les robots font le travail que nous faisions hier ?

Le 14 juin ne répond pas à ça. Mais il serait dommage que le débat s'arrête le 15.

Patrick Beiner est Master Coach NLP et hypnopraticien NGH, spécialisé dans la réinsertion professionnelle depuis plus de 15 ans à Monthey, en Valais. Il a développé le modèle I.C.A.R.E., le programme REBOUND et la plateforme SeedJobs pour rendre le coaching de transition accessible à tous.

Sources : Swiss Job Market Index (Adecco / Université de Zurich) — emplois administratifs · Adecco Job Index Q2 2025 — métiers ICT · WEF — Future of Jobs Report 2025 · Xinhua — magasin robotisé de Shenzhen (juillet 2025) · China Mobile — restaurant robotisé, MWC 2026 · Bank of America — Humanoid Robots · Fortune Business Insights — Humanoid Robots Market · Unitree G1 · admin.ch — votation RBI (5 juin 2016) · admin.ch — initiative « Non à une Suisse à 10 millions » (14 juin 2026) · KOF — pénurie de main-d'œuvre (≈ 400 000)